Rédigé par Youness Alami Marrouni, ce texte suit quatre personnages fictifs inspirés de réalités bien réelles en soins infirmiers, en entretien ménager, en sécurité et au retraitement des dispositifs médicaux, le temps d’un quart de nuit. L’idée est née lors de son implication au sein de projets réalisés en dehors des heures habituelles, pendant lesquels il y a croisé des personnes à l’œuvre, essentielles au fonctionnement de l’hôpital, mais dont on parle rarement.
À 3 h 10, un hôpital ne ressemble à rien d’autre.
Les cliniques sont fermées, la cafétéria aussi. Pas de visiteurs, pas de réunions, personne au bout du corridor administratif. L’éclairage est réduit partout où c’est possible. Ce qui reste, c’est le bruit des appareils, la ventilation, une alarme quelque part, des pas.
Et des dizaines de personnes au travail.
Alex termine une tournée. Camille lave un corridor que personne n’empruntera avant six heures. Morgan fait le tour d’une aile vide. Dans un local sans fenêtre, Sam prépare des plateaux qui devront être prêts pour la première intervention de la journée.
Ils ne travaillent pas dans le même service, ne portent pas le même uniforme et ne se sont peut-être jamais parlé. Ils ont une chose en commun. Ils sont debout pendant que la ville dort.
Alex
La nuit, il y a moins de monde. Moins de collègues à consulter, moins de spécialistes joignables, moins de gens à qui poser une question rapide dans un corridor. Les décisions se prennent avec moins de filets.
Il y a aussi autre chose que le jour ne montre pas. La peur monte la nuit. La douleur paraît plus grande. Un patient qui allait bien à 16 h peut sonner à 3 h parce qu’il n’arrive plus à respirer calmement en pensant à son examen du lendemain.
Celui de la 12 a sonné trois fois. Rien de médical.
Alex y retourne quand même et tire la chaise. Quatre ou cinq minutes, pas davantage. Assez pour que la nuit redevienne supportable.
On associe le soin aux médicaments, aux traitements, aux protocoles. Après minuit, il passe beaucoup par la présence. Une question reposée pour être certain d’avoir compris. Un verre d’eau apporté avant qu’on le demande. Le silence qu’on laisse à quelqu’un qui n’arrive pas à dormir. Aucun de ces gestes n’apparaît dans un tableau de bord.
Camille
Une bonne partie du travail d’entretien ne peut se faire que la nuit.
Le jour, les corridors sont pleins. Des civières, des familles, des équipes qui circulent, des planchers qu’on ne peut pas fermer. La nuit, l’espace se libère et Camille travaille comme il faut. Surface par surface. La table de chevet, les poignées, les ridelles, l’interrupteur, la salle de bain. Tous les endroits où une main se pose sans y penser.
Personne ne verra Camille faire ce travail. C’est précisément la condition pour qu’il se fasse.
Vers 4 h, une chambre est terminée. Elle sera prête pour l’admission du matin. Il en reste huit.
Morgan
À 3 h 40, une aile complète, aucune lumière sauf les sorties de secours.
Morgan fait sa ronde. La nuit, la sécurité travaille avec beaucoup moins de monde autour. Le jour, quand quelque chose arrive, il y a dix personnes dans le corridor en trente secondes. La nuit, il y a Morgan, une radio, et le temps que ça prend pour que quelqu’un arrive.
Une employée termine son quart plus tôt que prévu. Le stationnement est loin, il fait noir, il est 3 h. Morgan l’accompagne jusqu’à sa voiture, attend que le moteur démarre, puis rentre.
Ça n’apparaîtra dans aucun rapport. Il n’y a rien à rapporter.
On remarque la sécurité quand quelque chose arrive. On remarque rarement les fois où une situation se règle avant de devenir un incident. Une porte qu’on revérifie. Quelqu’un qu’on accompagne. Une inquiétude qu’on désamorce en quatre phrases.
Sam
Sam travaille au retraitement des dispositifs médicaux.
La logique de la nuit y est simple. Ce qui a servi hier doit être prêt pour ce matin. Les instruments arrivent, ils sont nettoyés, inspectés, assemblés, stérilisés, contrôlés, puis repartent vers les équipes cliniques. Le premier cas est en début de journée. Il n’y a pas de rattrapage possible.
Sam passe un instrument sous la lampe. Quelque chose accroche. Deuxième vérification, puis une troisième. L’instrument est retiré du plateau.
Personne dans la salle d’intervention ne saura que cette décision a été prise. Personne ne dira merci. Personne ne saura même qu’il y avait un problème possible.
7 h 30
Le rapport se donne. Les équipes de jour arrivent, les corridors se remplissent, les téléphones recommencent.
Alex, Camille, Morgan et Sam s’en vont.
Ils croiseront nos voitures dans l’autre sens. Ils tireront les rideaux en plein soleil. Ils essaieront de dormir pendant que le voisin tond son gazon. Ils manqueront un souper de famille, un match, une fête d’école. Le corps ne s’habitue jamais tout à fait à ça. Ils reviendront ce soir quand même.
Autour d’eux, la nuit, travaillent aussi des préposés, des technologues, des thérapeutes respiratoires, des brancardiers, des employés de la maintenance, des commis, des médecins et plusieurs autres. Quelques-uns de ces métiers sont parfois sous les projecteurs. La plupart ne le sont jamais, et encore moins entre minuit et six heures.
Alex, Camille, Morgan et Sam n’existent pas. Les personnes qu’ils représentent, oui, et elles sont ici toutes les nuits. Elles ne demandent pas qu’on les appelle des héros.
En français, veiller veut dire deux choses. Rester éveillé, et prendre soin de quelqu’un. À Montfort, la nuit, les deux sens se confondent.
Ce sont eux, ceux qui veillent quand personne ne regarde.


















