Le 24 février 1997, la Commission de restructuration des services de santé de l’Ontario recommandait la fermeture de l’Hôpital Montfort. Vingt-cinq ans plus tard, l’établissement de santé, devenu un symbole de l’histoire de l’Ontario français, a bien changé.
« J’étais dans mon bureau, avec mon collègue. On écoutait l’annonce, puis quand on a entendu que Montfort allait fermer, on s’est mis à pleurer. […] C’était très, très, très difficile », se souvient la Dre Lyne Pitre, directrice de l’enseignement médical à l’Hôpital Montfort.
Celle qui a commencé sa carrière dans l’établissement de santé franco-ontarien en 1988 est bien placée pour parler du chemin parcouru.
« À l’urgence, quand je suis rentrée, il y avait deux lits […]. On avait peut-être trois ou quatre admissions par nuit et ça, c’était une nuit super occupée. Présentement, on a une vingtaine de lits […] et on rentre entre 20 et 25 personnes par nuit », illustre la Dre Pitre.
Quand elle est arrivée à Montfort, il y a près de 34 ans, c’était un « tout petit » hôpital, se souvient également Carole Bourcier, infirmière autorisée et facilitatrice de soins.
« J’avais eu un poste à la sortie du collège à l’Hôpital général […] et quand je suis venue faire ma consolidation à Montfort, je suis vraiment tombée en amour. J’ai laissé mon poste pour venir travailler ici », raconte-t-elle.
« Merci Mike Harris »
Après la saga judiciaire, Mme Bourcier et ses collègues ont vu l’Hôpital grandir. Sa superficie est passée de 291 400 à 545 000 pieds carrés aujourd’hui, en excluant le bâtiment consacré aux Forces armées canadiennes. Ses revenus ont bondi de 39 millions de dollars, en 1997, à 235 millions de dollars, en 2021.
L’annonce de la fermeture de l’établissement a presque été une bénédiction, ironise le président-directeur général, Dr Bernard Leduc.
« La vitesse à laquelle le « Nouveau Montfort » a été élaboré et construit, c’est très rapide dans le système de santé. Si on se rapporte à février 2002 [date à laquelle le gouvernement Harris annonce qu’il ne portera pas la cause Montfort devant la Cour suprême du Canada], on procédait à l’inauguration et à la fin des travaux, en juin 2010. On parle donc de huit ans », dit-il, soulignant qu’en règle générale, la réalisation de tels projets en santé prend plutôt de « 15 à 20 ans ».
L’Hôpital peut désormais traiter jusqu’à 56 000 visites par année. De 2001 à 2020, il a accueilli 42 % de plus de patients à l’urgence et 149 % de plus d’accouchements.
Il offre également de nouveaux services, notamment en santé mentale et en médecine nucléaire, et s’est doté d’un laboratoire du sommeil.
Le prix de la croissance
Cette croissance a toutefois généré son lot de défis, souligne le Dr Leduc.
« C’est beau d’avoir des espaces physiques, mais il fallait être capable de pouvoir recruter du personnel. »
Montfort emploie aujourd’hui quelque 2000 employés contre environ 600, en 1997, sans compter les médecins et les sages-femmes notamment qui ne sont pas des employés directs de l’Hôpital. Du personnel bilingue, donc plus rare, ce qui constitue un casse-tête en pleine pénurie de personnel, notamment infirmier.
« Parce qu’on recrute du personnel bilingue, on a vraiment un bassin très particulier, un peu plus étroit que les autres », reconnaît Caroline Roy-Egner, vice-présidente responsable des ressources humaines à l’Hôpital Montfort.
Actuellement, 384 postes sont vacants, selon les données fournies par l’Hôpital. La pandémie a compliqué les choses, selon Mme Roy-Egner. « On a observé le double de départs à la retraite dans la dernière année », souligne-t-elle.
La rétention devient donc un enjeu crucial pour l’institution de santé qui bénéficie tout de même d’un atout. En 2013, l’Hôpital Montfort a obtenu sa désignation comme centre hospitalier universitaire. Quatre ans plus tard, l’Institut du Savoir Montfort était inauguré, regroupant éducation et recherche pour les professionnels de la santé en devenir et ceux qui veulent se perfectionner.
« Ça nous permet […] de former la prochaine génération de professionnels de la santé en français en Ontario », explique la Dre Josette-Renée Landry, chef de la direction de l’Institut du Savoir Montfort. « Dans les cinq dernières années, on a formé 8500 stagiaires et près de 1500 étudiants en médecine. »
Des étudiants qui, une fois formés, deviennent souvent de nouveaux employés, ajoute-t-elle. « Ça a été notre stratégie de recrutement numéro un », acquiesce Mme Roy-Egner.
La « culture Montfort »
L’autre argument qui peut convaincre de potentiels candidats, c’est la « culture Montfort », insiste Chantal Égalité, infirmière-facilitatrice actuellement en poste à l’Unité COVID.
« On est une petite famille, quoi qu’on s’est beaucoup agrandi », sourit celle qui travaille à Montfort depuis 1988.
Cet état d’esprit s’entretient et se transmet, sans empêcher l’Hôpital d’évoluer, poursuit Mme Égalité.
« Montfort, c’est un milieu très multiculturel. Quand je suis arrivée, ce n’était pas ça du tout, rapporte-t-elle. Je pourrais compter combien de personnes de ma culture travaillaient là. Il y en avait trois ou quatre. Mais pour moi, ça ne faisait aucune différence, je ne me voyais pas comme si je venais dans un endroit étranger. […] C’est une deuxième maison ici. »
Travailler en français
Lorsqu’elle est arrivée au Canada en provenance d’Haïti, il était important pour Chantal Égalité d’étudier en français. Après des études à l’école De La Salle, une formation au Collège Algonquin, Montfort s’est imposé comme une évidence.
Travailler en français est d’ailleurs souvent la première raison qui convainc les candidats de rejoindre Montfort, notamment du Québec, du Nouveau-Brunswick et parfois même du Manitoba, reconnaît Mme Roy-Egner.
Mais avec le temps, l’anglais commence un peu à s’immiscer, note Mme Bourcier. Selon les données du rapport annuel, en 2020-2021, 41 % des patients en visite ambulatoire et 36,2 % des patients hospitalisés étaient francophones, en incluant les patients venus du Québec.
« On a plusieurs patients qui parlent anglais. […] Nos systèmes pour documenter sont tout en anglais, notre système pour donner des médicaments est pas mal en anglais aussi », dit-elle.
Un changement que le Dr Leduc explique par la situation particulière de Montfort.
« Comme Montfort n’est pas autosuffisant dans toutes les disciplines, évidemment, il faut qu’on puisse communiquer l’information à d’autres endroits qui, souvent, n’ont pas la capacité d’avoir du personnel qui est capable de travailler en français », note-t-il.
Mais le français, assure-t-il, fait partie de l’ADN de Montfort, tout comme son histoire dans la francophonie ontarienne.
Une histoire qui n’a pas échappé à Martin Sauvé, chargé de communications à l’Hôpital Montfort depuis 2014.
« Je suis de la génération qui a grandi avec la saga S.O.S. Montfort », dit-il. « Montfort, c’est un symbole fort pour la communauté franco-ontarienne, puis c’est une histoire de famille, dans mon cas, comme pour bien des gens. Je suis né ici, plusieurs membres de ma famille aussi. C’est un réflexe pour mes proches de vouloir être soignés à Montfort. »
Les moyens de ses ambitions
L’histoire de Montfort s’écrit désormais au présent comme au futur. Le Carrefour de santé d’Orléans, ouvert en juin 2021, fait partie des récents projets de l’institution, d’autant qu’il n’en est qu’à sa première phase, bien que freiné par la pandémie.
L’Hôpital a aussi été approuvé comme équipe Santé Ontario – la seule bilingue dans la province – dans le cadre de la réforme opérée par la province.
Présent dans le palmarès des 40 principaux hôpitaux de recherche au Canada depuis 2015, l’Hôpital Montfort compte bien y demeurer.
Dans le futur, la Dre Pitre rêve que Montfort parvienne à former encore plus de professionnels de santé bilingues pour desservir toute la francophonie ontarienne, voire canadienne. Un souhait que partage le Dr Leduc qui espère que la province donnera à Montfort les moyens de remplir son mandat et d’atteindre ses ambitions.
Ce reportage de Benjamin Vachet a été publié par Radio-Canada le 23 février 2022.
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