Une travailleuse sociale face à l’épuisement professionnel et la dépression

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Je ne savais pas qu’on pouvait être aussi malade de la dépression.

On m’a diagnostiqué comme étant atteinte d’une dépression majeure sévère et récurrente, de l’anxiété et d’une personnalité obsessive-compulsive. J’avais déjà connu l’anxiété et la dépression dans le passé, mais rien d’aussi grave que mon dernier épisode. Ayant travaillé pendant presque 28 ans comme travailleuse sociale dans le domaine de la santé mentale, on aurait pensé que je possédais toutes les connaissances nécessaires pour identifier les signes précoces de la dépression, le processus de traitement et le parcours de réintégration à une vie normale.

D’ailleurs, je pensais tout savoir sur la dépression. 

Par contre, l’ayant vécue moi-même, je peux vous garantir personnellement qu’on ne sait jamais ce que c’est la souffrance de la maladie mentale sans l’avoir vécu soi-même.

Dans un sens, je crois que mon expérience de travail dans le domaine de la santé mentale, mes valeurs professionnelles et mon éthique de travail, plutôt que de m’aider, ont contribué à ma spirale descendante vers le fond du désespoir de la dépression. Mais dans un autre sens, ils m’ont aidée à identifier les outils nécessaires à mon rétablissement.

Danielle au PSM

Je suis une femme caucasienne de 52 ans qui a eu la privilège de travailler comme travailleuse sociale à l’Hôpital Montfort depuis près de 28 ans. En fait, j’ai été embauchée dès la fin de mon programme de maîtrise. J’avais toujours rêvé de travailler dans un hôpital. Dès l’âge de 10 ans, mon destin était déjà gravé dans mon parcours de vie. Le point marquant fut au cours d’un beau lundi ensoleillé de Pâques lorsque je me suis faite frapper par une voiture lors d’une randonnée en bicyclette avec ma copine. Je me souviens d’avoir consciemment pris la décision de travailler un jour dans le domaine de la santé, clouée depuis des mois dans mon lit d’hôpital pour redonner au service qu’y avait si bien pris soins de moi.

Je ne suis pas la seule à croire que mon choix de carrière était mon destin. En effet, de nombreux travailleurs sociaux considèrent leur choix de profession comme une vocation. La différence entre une vocation et un job, c’est que les valeurs et les éthiques de notre profession s’imprègnent dans tous les domaines de nos vies. Même si être travailleuse sociale dans toutes les sphères de ma vie peut être personnellement enrichissant et gratifiant, cela peut aussi être épuisant. Pendant près de trois décennies, j’ai cherché à soutenir les personnes tant personnellement que professionnellement, jusqu’au jour où j’ai crevé et où je n’en pouvais plus.

Les valeurs du travail social peuvent-elles conduire à la dépression ?

En tant que travailleuse sociale, obtenir la justice pour nos clients, nos amis, nos familles et notre communauté est ce qui motive notre passion. Il n’y a jamais de problèmes  insurmontables. Avec un bon esprit d’analyse, de grandes aptitudes à résoudre les problèmes et de la débrouillardise, les travailleurs sociaux peuvent trouver des solutions à tous les problèmes auxquels les gens sont confrontés. Veiller à ce que nos clients aient accès à un traitement juste et équitable, à un logement stable et sécuritaire et aux services appropriés pour protéger leur autonomie et leur indépendance sont quelques-uns des droits pour lesquelles nous nous luttons pour nos clients.

Peu d’entre nous laisseront les obstacles, qu’ils soient petits ou grands, nous empêcher d’atteindre nos objectifs. Malheureusement, au bout du compte, ce type de condamnation fait des ravages.

En assumant ces énormes responsabilités, nous négligeons de prendre soin de nous-mêmes, faisant passer les besoins des autres avant les nôtres.

En fait, non seulement n’étais-je pas capable de respecter mes limites, j’avais consciemment décidé de ne jamais dire non à toute demande. Cependant, plus j’en faisais pour les autres, plus on s’attendait de moi. Ainsi se déroulait la spirale infernale.

J’étais au service des autres dans ma propre maison, dans mon milieu du travail et dans ma communauté, tout en naviguant entre les besoins et les attentes de chacun, mais négligeant les miens. À la maison, j’essayais de faire plaisir à tout le monde pour éviter les conflits. Au travail, je consacrais du temps et des efforts supplémentaires, même si cela dépassait le cadre de mes fonctions, pour accomplir mes tâches. Par exemple, même si les délais étaient très limités, et que mon horaire et ma charge de travail ne me permettaient pas de répondre à toutes les demandes, je mettais facilement du temps supplémentaire pour répondre aux besoins et pour accomplir mes tâches à la hauteur de mes attentes professionnelles. Donner volontairement mon temps en dehors de mes heures de travail était un phénomène habituel.

Remplir des rapports, faire des demandes de services et rédiger stratégiquement des lettres pour faire appel au ministère qui avait refusé la demande d’invalidité de mes clients sont quelques-unes des tâches qui occupaient mon temps.

Une grande réalisation

Ceci était le rythme de ma vie pendant presque 30 ans. Toujours à la course pour accomplir mes responsabilités familiales, communautaires et professionnelles. Je me croyais invincible, capable de surmonter toutes difficultés, incluant les miennes.

Par contre, une personne ne peut pas rouler à cette vitesse pendant trop longtemps, même pas moi! Je me rends compte aujourd’hui que mon parcours vers la dépression avait commencé au moins deux ans avant d’avoir touché le fond du baril et de ne plus être capable de continuer à travailler. En effet, je développais progressivement le syndrome d’épuisement professionnel sans m’en rendre compte. Au début, je naviguais entre l’insouciance pour mes clients en les dépersonnalisant, et la sur-responsabilisation en voulant les sauver.  Progressivement,  je m’isolais de mes collègues et j’évitais de participer aux réunions du département. Certaines collègues me disaient s’ennuyer de mon sourire et de m’entendre rire. Plus important encore, je ne me sentais plus passionnée par mon travail et je me sentais désenchantée par le système dans son ensemble. J’avais de plus en plus de pensées négatives par rapport à moi-même, et par rapport à ma performance et mes capacités professionnelles. Je me sentais comme une imposteur. « N’importe quelle personne pouvait faire mon travail. Ce n’était qu’une question de temps pour que ma gestionnaire découvre qu’en réalité, j’étais incompétente. » Enfin, j’étais physiquement et émotionnellement épuisée. Je pleurais chaque matin en étant confronté à ma charge de travail croissante et à mon sentiment d’impuissance.

Ces signes d’épuisement professionnel m’ont envahi, lentement et progressivement.

La goutte qui fait déborder le vase : la pandémie

Puis vint le début de la pandémie. Un besoin de définir et de s’ajuster à une nouvelle façon de fonctionner, encore plus d’isolement, encore plus de travail et de moins en moins de force pour y faire face. Tout cela était trop lourd à gérer.

Mes symptômes se sont rapidement aggravés. Je suis devenue apathique, incapable de me concentrer et de dormir. J’oubliais tout. En plus, j’ai commencé à faire des erreurs qui avaient de graves conséquences sur le bien-être de mes clients. Malgré tout cela, je ne voulais pas partir en congé maladie. Je pleurais en disant à mon médecin: « Qui va s’occuper de mes patients? » Je pensais que deux semaines de vacances pour me reposer seraient suffisantes. Mais c’est mon médecin qui « m’obligea à m’arrêter » pour une plus longue période de temps.  Elle avait raison. Après tout, cela m’a pris 17 mois de congé maladie et 7 mois de retour progressif pour me rendre là où je suis aujourd’hui.

Mon problème, c’était que je me pensais indispensable.

Le fait d’être travailleuse sociale m’a aidée à me rétablir

Mon congé maladie était censé durer un mois, mais il a fini par durer dix-sept mois. Je suis devenue l’une des patientes que j’avais l’habitude de traiter. Aujourd’hui, je prends un cocktail d’antidépresseurs, d’antipsychotiques, de somnifères et de médicaments contre l’anxiété pour m’aider à me sentir « normale ».

Mais à travers tout cela, je me suis appuyée sur mes compétences de travailleuse sociale pour me rétablir. Je connaissais les ressources communautaires, je n’avais pas peur de demander de l’aide et je savais comment défendre mes intérêts.

Au début de ma maladie, j’utilisais l’approche traditionnelle du traitement de la dépression avec la médication et le repos. Par contre, après six mois et peu de progrès, même mon médecin était découragé. Je suivais les conseils de mon médecin, mais, malgré cela, mon rétablissement était lent.  Lorsque j’étais au plus profond de ma dépression, mes pensées négatives m’envahissaient. Je croyais que j’étais une mauvaise personne et une mauvaise mère, et que je ne me sentirais jamais mieux. Au fond, je croyais que j’étais un fardeau pour mon entourage et que les gens seraient mieux sans moi. Oh là! J’ai eu peur! Heureusement, c’est grâce à mon expérience comme travailleuse sociale, surtout dans le domaine de la santé mentale, que je savais que ces pensées étaient dangereuses.

C’est là que je me suis tournée vers l’organisme Mood Disorders of Ottawa (MDO) pour du soutien de pairs, axé sur les valeurs du rétablissement. C’est grâce à l’aide de personnes vivant avec des difficultés similaires aux miennes que j’ai commencé à voir la lumière au bout du tunnel.

Avec MDO, je me sentais acceptée. Je n’avais pas besoin de me prouver. Pour la première fois de ma vie, je pouvais affirmer mes limites sans avoir à donner des raisons pour les justifier. Par exemple, dans l’un de mes groupes, je suis même tombé endormie! Je me suis réveillée en attendant mon nom, dit par l’une des facilitatrices à la fin de la session. Les participantes du groupe et les facilitatrices, au lieu de m’accuser d’être incapable de soutenir mon attention et de participer activement à la discussion, ont souligné qu’elles étaient heureuses d’avoir réussi à crées un milieu de bien-être où je me sentais en sécurité et me permettant de m’abandonner dans le sommeil.

Je ne voulais pas que quelqu’un me dise ce que je devais faire. En fait, recevoir des conseils ne faisait qu’empirer mon état. Le fait de me sentir acceptée inconditionnellement était essentiel pour me permettre de développer et de maintenir l’espoir en l’avenir. Sans espoir, il est difficile d’avancer sur le chemin du rétablissement. En tant que travailleuse sociale, je savais que le soutien par les pairs me fournirait les outils nécessaires pour me sentir mieux.  Sur le plan professionnel, j’ai été directement témoin de l’impact positif du soutien axé sur le rétablissement dans la vie de mes clients. Il est probable que cette approche résonnait également en moi en tant que travailleuse sociale, puisque de nombreux aspects des principes de rétablissement ressemblent à ceux de ma profession. L’auto-détermination, l’empowerment, l’acceptation inconditionnelle de l’autrui et une vision de soi basée sur les forces, plutôt que sur les difficultés, m’ont permis d’accepter ma situation et de là commencer construire, petit peu à petit peu, les outils dont j’avais besoin pour me rétablir.

Soutien par les pairs

Pour une fois, j’ai eu l’impression que les gens me comprenaient et ne me jugeaient pas. Le fait d’écouter d’autres personnes ayant vécu des expériences similaires m’a aidé à identifier ce que je ressentais, à normaliser mes expériences, à m’aider à accepter mes limites et mes problèmes de santé mentale. À ce moment-là, il était plus important pour mon rétablissement d’accepter ma situation que de la changer. Essayer de me changer ne faisait que renforcer les pensées négatives que j’avais par rapport à moi-même. Avoir l’impression que je devais changer renforçait en moi la pensée que j’étais en tort. Alors que m’accepter telle quelle a contribué à diminuer les perceptions et les discours négatifs qui m’envahissaient et alimentaient ma dépression. Je ne cherchais plus à attribuer une cause à mes difficultés, ni à me blâmer pour mes imperfections.

Tous les membres des groupes de pairs sont égaux. Il n’y a pas de hiérarchie entre les participants et les facilitateurs. Toutes les expériences sont valables. Je me sens acceptée par mes pairs et j’ai appris que je n’ai pas besoin d’essayer de réparer les autres. Chaque personne est l’experte de soi-même. Ce qui fonctionne pour moi, ne pourrait pas fonctionner pour un autre.

J’ai développé de l’espoir grâce au soutien des pairs et en voyant d’autres personnes plus avancées dans leur processus de rétablissement. Si elles sont capables, je le suis aussi. J’accepte que les variations de mon état soient normales et même attendues.

Une nouvelle normalité

Mon rétablissement est un processus continu. Bien que je sois de retour au travail à temps complet, je continue à dépendre de mes pairs et des groupes de soutien MDO pour me réconforter et me rassurer. Mon parcours de rétablissement ne se termine pas avec mon retour au travail. Cependant, mon expérience avec la santé mentale a changé ma façon de travailler et de vivre ma vie. Je ne vis plus avec un sentiment d’urgence. J’ai appris à ralentir.

Par-dessus tout, il est crucial de reconnaître, d’accepter et d’apprendre à affirmer mes limites.

Avec le temps, j’ai accepté que je n’étais pas invincible. En réalité, je ne suis qu’une personne possédant des forces, mais aussi des limites. Vaut mieux affirmer mes limites que de rechuter en dépression après tout. Je dois prendre soin de moi, même si cela peut être difficile par moment. J’ai recommencé à prendre des pauses et à fréquenter mes collègues de travail pour trouver du soutien. Bien sûr, je continue de « veiller » au bien-être des autres, mais je ne peux plus faire le travail au détriment de ma santé. Pour la première fois de ma vie, je trouve ma joie non pas dans l’action, mais dans le fait de me sentir bien.

Si je veux continuer à être présente au travail et dans ma vie personnelle, je dois d’abord prendre soin de moi, avec le soutien de mes pairs pour m’aider.

Danielle fait partie de la famille Montfort depuis presque 28 ans... en effet, beaucoup plus que 28 ans ayant fait ses débuts comme bénévole au Pavillon B, pour ceux qui sont assez vieux pour s'en souvenir. Certains disent qu'elle a commencé à l'âge de 4 ans... pour éviter de nous permettre de découvrir son vrai âge 😉