Le patient ne savait pas écrire…

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Suzanne Bonneville, patiente-partenaire à Montfort, accompagnait une amie dans une des salles d’attente de l’hôpital, il y a quelques semaines.

On avait demandé à son amie de remplir un questionnaire, en prenant pour acquis qu’elle savait lire et sans lui demander si elle avait des troubles de vision. Ce qui avait amené Mme Bonneville et son amie, pendant qu’elles étaient assises dans la salle d’attente, à parler des troubles de lecture et des adaptations possibles.

« Mon mari dit que j’ai un seul sujet de conversation, les troubles d’apprentissage! », dit Suzanne Bonneville en riant.

Pendant ce temps, un jeune homme entre dans la salle d’attente avec un formulaire.

« J’ai noté qu’il avait l’air un peu stressé. Il regardait sa feuille, il regardait autour de lui, il semblait écouter nos propos, puis il regardait de nouveau sa feuille… Plus il regardait sa feuille, plus il avait l’air tendu. Il tenait la plume très serrée, presque comme une arme. Il s’est même secoué la main pour la détendre tellement ses doigts étaient crispés sur la plume. Il n’avait même pas commencé à écrire. Son langage non-verbal était très clair, il était en train de se décourager. »

Le jeune homme finit par marmonner quelque chose, il dépose le formulaire sur la chaise à côté de lui et se lève pour partir.

Mme Bonneville ne va pas laisser la chose se terminer ainsi.

« Je lui souris et je lui dit : “Ils ne sont pas faciles, ces questionnaires-là!” Et je raconte une expérience cocasse portant sur un tel formulaire. Après avoir bien ri ensemble, je m’approche de lui et j’ajoute : “Veux-tu que je t’aide, veux-tu que je sois ta ‘Siri’? Je ne veux pas voir tes réponses, mais je pourrais te lire les questions.” Il m’a répondu en souriant : “Oui, merci, je n’ai rien à cacher” ».

Elle lui a lu les questions, une par une.

Là où il y avait des choix de réponses, il faisait les crochets lui-même. Mais quand il a fallu donner des réponses plus détaillées, le jeune homme a demandé à Mme Bonneville de les écrire. « J’ai même sorti mon cellulaire pour chercher un mot – je voulais lui montrer des trucs. » 

Ce jour-là, le jeune homme a eu de la chance de partager la salle d’attente avec Suzanne Bonneville : non seulement une patiente-partenaire, mais une enseignante à la retraite, mère d’une enfant ayant un trouble d’apprentissage, et fondatrice de l’Association francophone des troubles d’apprentissage (AFPED+), la seule association francophone de ce genre en Ontario.

Sensibiliser les gens aux troubles spécifiques en lecture et en écriture

« J’étais enseignante et très sensibilisée. Pourtant ça nous a pris neuf ans et neuf évaluations avant d’avoir le bon diagnostic ciblant les causes du trouble d’apprentissage de notre fille : un léger trouble en lecture ainsi qu’une dysorthographie et une dysgraphie très sévères. Aujourd’hui, elle a deux diplômes collégiaux et un BA en psychologie », ajoute Mme Bonneville avec une fierté évidente pour la ténacité et la persévérance sa fille.

Elle a remarqué qu’on va avoir de l’empathie pour quelqu’un qui est en fauteuil roulant, ou qui est visiblement différent. Et autant dans les écoles que dans la société, si quelqu’un lit et écrit bien, on le juge comme étant une personne très intelligente, même si les recherches démontrent qu’il n’y a aucun lien entre le niveau du quotient intellectuel et l’habileté à lire et à écrire.

Pourtant, 10 % de la population a de la difficulté à lire ou à écrire. Chez les francophones de l’Ontario, presqu’une personne sur deux a des aptitudes de littératie de niveau 3 ou moins, « ce qui veut dire avoir de la difficulté à bien lire et comprendre un menu, une prescription, un dépliant…! », affirme-t-elle.

« Les troubles spécifiques en lecture et en écriture sont le simple résultat d’un cerveau qui est branché différemment! », explique Mme Bonneville. « De nos jours, on sait que c’est neurologique. Et que ça peut donc se transmettre de génération en génération. Malgré leurs défis en lecture et en écriture, ces gens ont aussi de grands talents. Il ne faut jamais oublier que ça prend du courage pour oser dire qu’on a de la difficulté à lire ou à écrire. Souvent, c’est quand les parents se rendent compte que leur enfant éprouve les mêmes difficultés scolaires qu’ils ont vécues, qu’ils commencent à chercher de l’aide. »

Quelques indices du « handicap invisible »

Les gens ayant de la difficulté à lire ou à écrire vont souvent avoir développé des astuces pour dissimuler leur difficulté. Par exemple, ils peuvent choisir de toujours apporter un document à la maison pour le lire ou le remplir, sous différents prétextes. Ou ils peuvent prétendre qu’ils ont oublié leurs lunettes.

En plus d’avoir remarqué que les gens ayant de la difficulté à écrire peuvent serrer leur crayon « comme une arme », Mme Bonneville a noté d’autres signes révélateurs.

« Ils vont souvent devenir plus agités lorsqu’on leur remet un document. Comme ils mettent beaucoup d’effort à lire, ils deviennent de plus en plus tendus et les glandes surrénales émettent de l’adrénaline. Ils vont donc se mettre à taper du pied, ils font cliquer le bouton de la plume; si quelqu’un a les cheveux longs, la personne se met à tourner nerveusement une de ses mèches de cheveux… » 

Des conseils simples

À Montfort, comment pouvons-nous aider les patients et leurs proches qui auraient de la difficulté à lire ou à écrire?

« On met l’emphase sur la lecture avec les yeux; mais on peut aussi lire avec nos oreilles en écoutant un texte lu, ou certains lisent le braille avec leurs doigts! »

Mme Bonneville espère que nous aurons un jour accès à des formulaires électroniques, car les téléphones intelligents et les tablettes peuvent lire ces textes pour l’usager. 

offrez de l’aide :

« Préférez-vous répondre à ce questionnaire dans la salle d’attente, ou aimeriez-vous qu’on vous lise les questions? »

« Si la personne ne vous comprend pas la première fois, ne faites pas juste répéter plus fort – reformulez votre message ou changez votre méthode d’explication. Offrez de lire les questions pour eux, ou de trouver quelqu’un qui va agir comme scribe. »

Pour en savoir plus…

Octobre est le mois de la sensibilisation aux troubles d’apprentissage. Profitez-en pour vous familiariser avec ce défi qui affecte un grand nombre de nos patients et de leurs proches.

Pour en savoir plus sur les fausses croyances par rapport à l’alphabétisation au Canada, visitez le site de Fondation Alphabétisation.

Et pour en savoir plus le seul organisme franco-ontarien à prodiguer du soutien direct aux parents d’enfants ayant un trouble d’apprentissage, visitez le site de l’APFED+.


Quelques conseils quant à l’attitude à adopter

  • Si la personne devant vous souhaite lire ailleurs ou plus tard le document que vous lui présentez, faites un bref et clair résumé du contenu en dégageant les principaux renseignements.
  • Prenez l’initiative de noter lisiblement les renseignements importants que vous voulez transmettre.
  • Dédramatisez la situation en confiant que vous avez souvent l’occasion de rencontrer des personnes éprouvant des difficultés de lecture et d’écriture et que vous pouvez lui donner un « coup de main ».
  • Assurez-vous que la personne a bien compris la date d’une prochaine rencontre ou d’un événement auquel vous la conviez et, au besoin, donnez des repères tels que « dans deux fins de semaine » ou « dans la semaine après Noël » ou encore « tout de suite après le début des vacances des enfants », etc.

Source : Fondation alphabétisation

Geneviève Picard
Geneviève est directrice de l'équipe des communications à Montfort depuis 2014. Quand elle n'est pas en train d'écrire pour le Journal Montfort, elle est maniaque de lecture, adore le yoga, vient travailler en vélo mais seulement quand il fait beau, et ne fait jamais, jamais la cuisine.